Les réflexions de la thérapeute

« Claire Andrieux », portrait d’une femme hantée par un traumatisme

Quels effets, dans le rapport à soi-même et la relation aux autres, engendrent les violences sexuelles, lorsqu’elles ont été subies dans l’enfance et tenues secrètes pendant des décennies ? Et comment en sortir ?

C’est en quelques mots la thématique qu’aborde  « Claire Andrieux », un téléfilm nuancé qui nous invite à rencontrer cette femme quadragénaire au franc-parler, directrice d’une agence immobilière qui mène sa vie de célibataire avec dynamisme.  Le ton du film se veut léger et humoristique ;  nous faisons connaissance de Claire, et son image imperceptiblement se modifie : cette femme – apparemment sûre d’elle-même – glisse à sa coiffeuse une directive qui nous interpelle : « Je veux que ce soit joli, mais pas trop ! » Progressivement, nous découvrons le malaise de Claire face aux hommes : son collègue maladroit qui lui impose une bise quotidienne qu’elle n’ose refuser, et surtout, l’un de ses clients qui l’attire, dont elle se rapproche mais qu’elle repousse brusquement : « Moi, on ne me touche pas ». Nous pressentons alors quelque chose de lourd, un secret douloureux. C’est face à un couple d’amis, d’une manière impromptue, que l’évènement traumatique trop longtemps contenu explose : Claire jette, sur un ton banal, le viol qui a marqué son enfance. Face à la sidération de ses amis, elle passe immédiatement à un autre thème, comme si rien ne pouvait être dit de plus.

Si la première partie du film évite l’image convenue d’une victime plaintive et décrit Claire Andrieux comme une femme à la fois déterminée et vulnérable, la seconde partie nous semble moins originale et tombe parfois dans le cliché. Tout d’abord, en montrant un thérapeute désarmé et incapable de percevoir la souffrance de sa patiente, ce qui confirme Claire dans son rejet de toute démarche thérapeutique. Plus problématique encore, le film expose une résolution du traumatisme qui relève de la chance, et surtout de la magie de l’amour, amplifiant alors un malentendu fréquent.  

Le problème soulevé par cette vision idéalisée – qui soutient qu’il suffirait, pour une victime de violences sexuelles, de tomber amoureux-se pour, comme par magie, oublier ses craintes et ses inhibitions de certaines activités sexuelles –  est qu’elle entretient une croyance très blessante pour les couples en difficulté : le véritable amour effacerait le drame survenu dans  l’enfance. Hors, ce que nous rencontrons souvent dans la clinique avec nos patient-es, c’est leur chagrin, leur sentiment de culpabilité et leur colère, qui s’ajoutent aux blocages sexuels, lorsque leurs partenaires, pourtant choisi-es et aimé-es, restent convaincu-es que la distance physique, la douleur, le rejet qu’ils-elles ressentent, sont liés à une absence d’amour, à un désintérêt ou à un défaut de leur personne. Nous observons bien souvent l’opposé : les personnes ayant subi des violences, au moment où elles consultent pour améliorer leur vie amoureuse et accéder à une sexualité satisfaisante, se sentent particulièrement investies dans la relation, avec un-e partenaire aimé-e et un projet de vie avec une meilleure connexion intime. C’est leur décision et leur engagement à tous-tes deux dans la thérapie, lorsqu’ils-elles consultent ensemble ou en séance individuelle, qui peut leur permettre d’établir une nouvelle forme de relation où l’intimité sexuelle, plutôt que d’être liée à l’incompréhension, à l’évitement et à la peur, peut progressivement devenir (mais cela exige du temps) le lieu d’un échange agréable et désiré par les deux partenaires en les rapprochant  l’un-e de l’autre, tant au niveau des corps que des sentiments.

Nathalie Monnin Gallay

 « Claire Andrieux », sur arte.tv jusqu’au 16 avril 2022

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